Speck und Schinken
Fritz Bornstück
14.03.2020 - 25.04.2020


Le monde est à nous, ou l’éloge de la liberté selon Fritz Bornstück

« Chaque mensonge crée un monde parallèle. Un monde dans lequel il est vrai »

Momus

Dans une courte nouvelle intitulée « La Porte dans le mur », l’écrivain britannique Herbert George Wells, célèbre auteur de récits d’anticipation tel que « L’Homme invisible », « La Guerre des mondes » et « Machine à explorer le temps », tente de mettre en parallèle deux mondes contigus à l’intérieur d’une même réalité. Si ce n’est que, contrairement Charles Lutwidge Dodgson/Lewis Carroll dans « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles », l’un n’appartient pas au rêve, à l’imaginaire, au conte ou à la fiction alors que l’autre est ancré dans la réalité de tout un chacun. Dans « La Porte dans le mur », le protagoniste trouve, au cœur de Londres, une porte verte au creux d’un mur conduisant directement à un jardin enchanteur où tout est plus intense et plus vivant que de l’autre côté. Évidemment, personne ne le croit, même son meilleur ami auquel il raconte son éblouissante découverte. Et, retournant sur place afin d’en apporter la preuve, la porte n’y apparaît plus. Mais, par deux fois, alors qu’il vit des moments cruciaux de sa carrière, et repassant au même endroit, il revoit au loin la présence de cette porte verte au creux du même mur. Pourtant, sans s’arrêter, il poursuit sa trajectoire vers la gloire et le succès à regret. Devenu âgé, il revoit une dernière fois la porte verte tant espérée, s’arrête et la pousse avec fébrilité. Hélas, il n’y a plus rien qu’un terrain vague, comme si le jardin n’avait pas pu – ou su – l’attendre.

Chez Wells, il n’y a pas deux choix de vie possibles : celle de la vie telle qu’on la rêve ou on la désire, et celle que l’on accomplit fatalement et finalement au fil des jours. Non, les deux mondes mènent leur existence côte à côte, parallèlement. Ils naissent, grandissent et meurent de même. Nous ne sommes donc pas dans cette figure que développe Oscar Wilde dans le « Portrait de Dorian Gray » : l’autre monde comme face cachée, comme part d’ombre du premier. Ici, bien au contraire, celui-ci s’ouvre, senourrit et se développe à mesure des envies, des désirs, des volontés, des déterminations, des audaces ou du courage qu’engage le premier ; ou s’assèche, s’étiole et dépérit si ce dernier se laisse envahir par la routine, le renoncement ou le découragement. On est, de même, très loin de la déclaration de la Fée bleue dans le non moins célèbre « Pinocchio » de Carlo Lorenzini/Carlo Collodi : « Si, à l’avenir, tu deviens raisonnable, tu trouveras le bonheur. » Non, nous sommes bien plus près des célèbres injonctions du poète surréaliste René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » et « Hâte-toi / Hâte- toi de transmettre / Ta part de merveilleux / de rébellion / de bienfaisance ». Il n’y a ainsi plus de réminiscences possibles, de remords ou de regrets envisageables, de refuges existentiels où ancrer sa mélancolie, il n’y a que la vie à vivre, intensément, passionnément.

Il reste néanmoins une question à régler : dans la nouvelle de Wells, le jardin derrière la porte verte au creux du mur semble percevoir – sinon entendre, voir et vivre – ce qui se passe de l’autre côté, en particulier le comportement du protagoniste principal, et se modifier en conséquence. Dès lors, peut-on se demander si le personnage d’un conte, d’un récit, d’une fiction – voire même d’une représentation, d’une image, d’un tableau – peut vivre, voir, entendre, et même répondre, à ce qui se passe du côté de son lecteur, de son spectateur, voire même du côté de l’esprit même de son auteur. « Aïe ! Tu m’as fait mal ! » s’écrie ainsi le morceau de bois qui donnera naissance à Pinocchio au menuisier qui tente une première fois de le tailler d’un coup de hache. L’ensemble du récit de Collodi en est l’allégorie même, tant le pantin d’origine – le « burattino » – qui se comporte comme un humain ne répond que sous la forme de friponneries, d’espiègleries et de satires à toute tentative de normalisation ou de formatage ; il écrasera ainsi d’un coup de maillet le grillon sermonneur et moralisateur, et préfère partir pour le pays des jouets – le « Paese dei Balocchi » où sont tous ses semblables – plutôt que d’écouter la Fée bleue qui peut le rendre semblable aux humains. Il n’en a cure, lui qui se trouve plus véritablement et profondément humain qu’eux. Aussi répond-il effrontément au Grillon : « De tous les métiers du monde, un seul me conviendrait vraiment. […] Celui qui consiste à manger, boire, dormir, m’amuser et mener, du matin au soir, une vie de vagabond. »… Collodi qualifiera même son récit de « bambinata », se plaçant délibérément du côté de la parole de Pinocchio, plutôt que de la sienne propre d’adulte et d’auteur. Pinocchio incarne dès lors, au delà du « ragazzo di strada » qu’il est, la figure même du vagabond magnifique que va populariser, quelque temps plus tard, Charlie Chaplin, du « Tramp » à « The Kid ». La dernière série de peintures et de sculptures de Fritz Bornstück est dédiée à cette figure de Pinocchio. Il a ainsi souhaité intituler leur présentation à la galerie Maïa Muller Speck und Schinken – « Schinken » [jambon] est un terme d’argot désignant, en peinture, l’huile sur toile de grand format ; « Speck » [bacon] est synonyme de leurres et d’ennuis. Dans la version allemande des « Aventures de Pinocchio », celui-ci apprend à marcher en distinguant sa jambe gauche de sa jambe droite, et de scander ensuite « Speck und Schinken » afin de maintenir le rythme tandis qu’il met un pied devant l’autre…* À l’inverse de la nouvelle de Wells, alors que l’artiste en Pinocchio pousse encore une fois la porte verte dans le mur, il y trouve avec délices les ruines de notre monde envahies d’herbes folles et de bouquets de fleurs, des cactus ivrognes de l’alcool qu’ils produisent, des claviers d’ordinateur rendus à un état naturel, des épouvantails dadaïstes et des phonogrammes esseulés. Soit autant de vanités virtuoses où le réel s’en retrouve non pas plus féerique ou enchanté comme s’il s’était soudain colorisé tel un film de Walt Disney, mais où sa dimension satirique et sardonique en devenait que plus vive, brillante et réjouissante. Et nous, spectateurs, avec bonheur et délectation, de nous y retrouver enfin libre et heureux.

Marc Donnadieu

* Propos de l’artiste

Né en 1982 en Allemagne. Vit et travaille à Berlin, Allemagne.

Les objets utilisés dans les natures mortes de Fritz Bornstück trouvent une nouvelle vie. En réutilisant et requalifiant les déchets (débris) de la culture populaire, l’artiste adopte une pratique qu’il définit comme un recyclage culturel. Bornstück est un explorateur. Les matériaux proviennent de sources diverses et variées : un film noir, des images trouvées, son environnement, jusqu’aux déchets privés. Ses oeuvres sont présentes dans les collections du Arken Museum à Copenhague, Collection Hildebrand à Leipzig, Collection Lützow à Berlin, Collection Paschertz (exposée au Museum Heylshof à Worms), et Collection SØR Rusche à Berlin et Köln.

Fritz Bornstück sera present à Arte Noah, Kunsthalle Ferlbach, en Autriche en Mai 2020.