Love Me Tender
Gaston Damag
06.09.2019 - 05.10.2019


« J’entends ces chants… »

« Quand je peins ici dans mon atelier, dans mon jardin de l’île Saint-Denis, les chants qui accompagnent les rituels de mon pays remontent en moi. Alors je chante, je fredonne à chaque fois que je peins ». Pour Gaston Damag, la vibration du chant est un fil conducteur, celui qui permet de sentir, de relier et de créer. Né en 1964 à Banaue aux Philippines, Gaston Damag est un homme du paysage de la Cordillère de Luçon, là où les rizières épousent chaque courbe de la haute montagne, là où les hommes et la nature sont liés par le travail des uns et le don de l’autre, là où l’animisme est encore présent dans la pensée et les rituels. Le chant, chez les Ifugao, est une mise en mouvement des liens tissés entre les hommes et la terre nourricière. Il permet de sentir, de mettre la main en mouvement, de remercier et de tendre vers l’unité. Au principe de l’unité c’est la musique qui emporte tous et chacun. 1

Arrivé en France en 1984, Gaston Damag restera dix-huit ans sans retourner aux Philippines. De sa double formation, celle de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris et celle de l’Ecole nationale supérieure d’arts plastiques de Cergy Pontoise, il fait son miel. Le sculpteur français Toni Grand, son professeur aux Beaux-Arts puis ami, lui intime l’ordre de ne peindre ni dessiner tant que lui-même est en vie. Alors Gaston Damag se tourne vers un art plus conceptuel de sculpture et d’installation. Lors d’un séjour à New York, il reconnaît le portrait de ses oncles parmi des photographies des Philippines exposées à l’American Museum of Natural History. Un premier ébranlement dans ce processus de réminiscences qui s’accroît à la suite du retour dans son village d’enfance en 2002. Ses œuvres suivent alors le fil du déracinement. Elles deviennent le réceptacle d’une mémoire singulière tout autant qu’ancestrale. Les bululs, représentations des divinités du riz sculptées dans le bois par les Ifugao, sont soumises par l’artiste à de multiples détournements où se manifeste l’ambiguïté des échanges interculturels.

Depuis la mort de Toni Grand, Gaston Damag renoue avec la peinture. « Pour moi, peindre c’est la couleur », dit-il. La peinture de Gaston Damag enchante par ses accents chromatiques. Peinture gestuelle, elle convoque la chair et la mémoire, la matière et l’esprit. Le blanc de la toile originelle est conspué, vite effacé par des gestes amples qui tracent de vastes champs colorés. Ils naissent de fluctuations où le mouvement de la pensée croise celui du corps. L’œuvre s’extrait de l’amnésie et procède par strates. Le motif final surgit au fil d’une herméneutique complexe, celle d’un tableau palimpseste. Ce langage pictural, acquis au cours d’une formation artistique occidentale, s’est affermi à la faveur d’accointances avec des artistes comme Francisco de Goya, Henri Matisse, Gerhard Richter, Georg Baselitz ou A.R. Penck. Cet enseignement artistique, confie Gaston Damag, congédie en lui la nostalgie. Et pourtant, il est aussi le trait d’union avec ce qui demeurait distant, ce qu’il avait fallu taire. Et de plus en plus, l’artiste nourrit un dialogue intime avec son double, l’autre en lui. Il le questionne, le taraude, lui coupe la tête, le regarde, évite l’effet miroir. Le rapport à l’animisme revient en force avec l’âge confie-t-il. On le croit volontiers.

Constance de Monbrison et Sarah Ligner

1. Roustang F. (2003), Il suffit d’un geste, Paris, Odile Jacob, p.116