On sait à quel point la mémoire n’est pas seulement faite de strates les unes sur les autres accumulées mais comporte également des trouées, des gouffres, des grottes ornées ou non de peintures, de figures et de formes qui ne laissent de nous surprendre et dont nous connaissons mal, ou feignons de mal connaître, l’origine.
Dans ces failles sont enfouis des songes indiscrets, quelques secrets cachés, bien présents cependant, bien importuns, assurément. Leur brusque rencontre dans les œuvres d’Hassan Musa, sur la toile et dans les cavernes des souvenirs, font surgir d’inquiétantes réminiscences, d’obscures concrétions qui ravivent des pensées enfouies dans les méandres de l’histoire de l’art.
Hassan Musa ne joue pas avec l’histoire ; c’est un jeu dangereux, trouble, plein de non-dits, de quiproquos, peut-être de rancœurs, de malentendus, de visions tronquées de part et d’autre. Il réunit sur une même scène, dispose précisément côte à côte des éléments d’histoires lointaines dont les acteurs sont connus : Gauguin Paul, peintre, (1848 – 1903) a réalisé plus de cinq cents œuvres appréciées, collectionnées et exposées dans le monde ; Kalachnikov Mikhaïl, ingénieur, (1919 – 2013) a conçu environ cent cinquante armes appréciées, produites et utilisées dans le monde.
Ce sont des histoires telles qu’on les a entendu raconter mille fois, de celles dont on ne connait plus le déroulement exact, dont on se souvient seulement de la fin, qui est terrible, et qui entremêlent des personnages tout à la fois bons et méchants comme dans les contes que les enfants aiment à se raconter, effrayants ! On ne pourrait mieux dire, imaginaires. Ainsi en est-il de la mystérieuse et troublante petite vahiné couchée sur le ventre, figurée dans le tableau de Gauguin conservé à la Galerie d’art Albright-Knox de Buffalo, dont le titre ici s’avère particulièrement éloquent : « Manao Tupapau » : L’esprit des morts veille.
Hassan Musa prend le relais de l’esprit des morts et, veilleur, rend à chacun la part d’hommage qui lui revient car tout se superpose et se bouscule : le tissu imprimé sur lequel il peint, qui dit quelque chose du travail, industriel sans doute, de celui ou celle qui l’a réalisé ; les motifs ornementaux, fleurs, oiseaux, ramages, qui ornent les scènes et renvoient à de prétendus paradis ; les titres, c’est évident, des mots dont, on le sait, il faut se méfier, qui annoncent une parcelle de vérité quand le peintre tisse sur les toiles, dans les couleurs et les figures une autre histoire, une histoire qui semblerait à première vue être une historiette bien simple pour endormir les enfants du passé, y compris ceux qui ont subi les violences des hommes.
Laurent Busine
Directeur des expositions du Palais des Beaux-Arts de Charleroi de 1983 à 2002. Chargé du projet de réalisation du Musée des Arts Contemporains de la Fédération Wallonie – Bruxelles au Grand-Hornu, de 1991 à 2001. Directeur du Musée des Arts Contemporains de la Fédération Wallonie – Bruxelles au Grand-Hornu de 2002 à 2016. Commissaire de nombreuses expositions en Belgique et à l’étranger ; auteur de publications, articles et catalogues d’expositions ainsi que de livres réalisés en collaboration avec des artistes.









