Ondes Canines
Io Burgard
10.10.2019 - 16.11.2019

IO BURGARD, « Les objets désirants »

Il arrive bien des fois qu’un éclair d’animisme nous traverse l’espace d’un instant, et qu’en posant sur un objet son regard, vienne à l’esprit l’idée que sa présence nous est aimable. On dit d’une chose qu’elle est transitive lorsqu’elle est porteuse d’une action dirigée d’un sujet vers un objet. On éprouvera précisément le rapport inverse au contact d’une œuvre d’Io Burgard : voici soudain que la chose vous émeut, vous agit et se fait aimer. Comment s’y prend la chose ?

Accueillies par le dessin, la sculpture ou encore le bas-relief, les choses d’Io Burgard semblent dotées d’un principe de vie interne qui préside à leur forme. Leurs creux, leurs arrondis et leurs surfaces polies ménagent les endroits d’une rencontre à venir. Une Fenêtre de train est agrémentée d’une encoche où recueillir un bras, tandis qu’une corniche invite à y déposer son menton. Objet d’accueil, ainsi que l’artiste aime à la nommer, cette fenêtre sculptée se voit façonnée aux besoins de confort souvent déçus de la contemplation voyageuse. Nous nous consolons par les objets : les voici, berceurs, nous réconfortant en leur sein.

Partout, c’est la forme qui vous épouse. La Chaise musicale enjoint le corps à devenir interprète. Embout et bouche s’y embouchent, faisant du meuble l’instrument d’une jonction entre êtres animés et inanimés. Sa courbe vers le visage dirigée organise la tentation d’un étreinte insufflée. Observatrice de leur état sauvage, Io Burgard s’est plue à montrer la face désirante, et non seulement désirable, des objets. Bassin, fenêtre et fontaine attirent à elles langues et petites mains. Nous croyons manier ces choses de peu, de rien qui peuplent l’ordinaire et le quotidien : les voici, captivantes, révélant leurs fonctions agissantes sur tout un chacun.

Le principe physique de la dualité onde-corpuscule offre par analogie un dénominateur commun à ces œuvres. Celui-ci atteste, contrairement aux conceptions physiques classiques, du partage de propriétés corpusculaires et ondulatoires des objets quantiques. Qu’elles se déploient dans le plan ou le volume, les œuvres d’Io Burgard connaissent toutes des poussées sous leur paroi, dans leur silhouette, excédant ainsi leurs attentes formelles. Le Petit compagnon canin en est le discret insigne. Cet emblème de plâtre est aussi domestique qu’il est symbolique : être passeur, il est celui qui rend possible la coexistence d’une autonomie chez les animaux et les choses, et sublime leur capacité à se faire aimer.

Les choses de Io Burgard contiennent une équivoque, qui est d’amener le fantasme (le dessin) dans la tridimensionnalité (la sculpture). L’artiste recueille les mouvements qui traversent le monde et ses êtres animés et inanimés. Elle poursuit le décentrement de regard que l’Homme vu par une fleur de Jean Arp initiait : dans chaque transgression à leur média, les œuvres d’Io Burgard documentent les sursauts du désir qui joignent le monde et ses choses, et qui traversent les parois entre le sensible et l’invisible, le tangible et le palpable.

Camille Richert

Doctorante auprès de Laurence Bertrand Dorléac

Chargée d’enseignement au collège universitaire de Sciences Po.

Responsable / Tutrice pédagogique de la 9ème édition du Prix Sciences Po pour l’art contemporain.