La Ligne rouge
Jean-Michel ALBEROLA Yesmine BEN KHELIL Fritz BORNSTÜCK Io BURGARD Gaston DAMAG Camille FISCHER Monika MICHALKO Myriam MIHINDOU Gretel WEYER
12.06.2020 - 24.07.2020

Plaidoyer en faveur des arts

Chaque fois que l’on commence à envisager un plaidoyer en faveur des arts, un obstacle complexe surgit immédiatement : les artistes ont la mauvaise habitude d’être résilients. C’est cette résilience qui nous fait croire à tort que le meilleur de cet art finit vaguement par s’accomplir, de toute façon, et que le « summum » de ce meilleur dure vaguement, de toute façon. L’idée qui règne parmi le public et même dans les universités est que rien – ni les catastrophes sociales, ni les catastrophes personnelles- n’interrompt l’avancée ni la production de belles et puissantes œuvres d’art. Chaucer a écrit au cœur de la peste. James Joyce et Edvart Munch ont poursuivi avec respectivement un œil aveugle et un œil diminué. Les auteurs français ont excellé à une époque qu’ils ont définie, en écrivant dans les années 1940, sous l’occupation nazie. Le plus grand des compositeurs a su continuer tout en étant sourd. Les artistes ont combattu la folie, la maladie, la pénurie et l’humiliation de l’exil (politique, culturel, religieux) pour faire leur travail. Accoutumés à leur chagrin, à leur capacité tenace à éprouver du chagrin et à leur étonnante persévérance malgré lui, nous oublions parfois que ce qu’ils font existe en dépit de l’affliction et non à cause d’elle.

Toni Morrison La source de l’amour-propre