How deep is your glove
Vincent Bizien
17.06.2021 - 24.07.2021

« Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : La terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Ægypte : Et du branle public, et du leur. La constance même, n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. […]. Il faut accommoder, mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrerolle de divers et muables accidents, et d’imaginations irrésolues. Et quand il y échoit, contraires : Soit que je sois autre moi-même : Soit que je saisisse les sujets, par autres circonstances, et considérations. » Montaigne, « Du Repentir », Essais III, 2 1

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Troubles et chancelants, les êtres peints par Vincent Bizien s’accommodent du seuil qu’offre la toile ou la feuille de papier. La béance offre un havre à leur errance marginale. Où traînent-ils leur carcasse, ces êtres ? Ni complètement de chair, ni entièrement de songe, ils sont les métisses de réalités vues, entrevues, perçues, déçues. Mister Nobody vagabonde dans les œuvres de l’artiste depuis plusieurs années. Idiot, l’étiquette lui colle à la peau, mais c’est pour lui un remède afin de ne pas se refléter dans le miroir si trouble de la société. « Sa déambulation n’est pas aisée, les bras ballants, le long du corps ou tendus vers l’avant à la zombie, une chevelure massive et primitive. Mr Nobody est parfait. » 2. Avec ses avatars, il poursuit ses déambulations dans les toiles récentes de Vincent Bizien. Créature sans nom, elle a engendré une douce descendance d’êtres fantômes. Par le biais du dessin et de la peinture, l’artiste instaure un tête-à-tête qui permet la venue de tels protagonistes. Saisis dans la promptitude de l’apparition, ils se dérobent parfois, disparaissent et se métamorphosent sous le pinceau, au fil du temps et au gré de toiles palimpsestes. Quand point le dénouement, l’œuvre tend vers l’achèvement. Alors l’être errant a trouvé en l’œuvre sa terre d’accueil. Mais de quoi la toile est-elle le nom ? Les avatars de Mister Nodoby éclipsent les identités et préfèrent les pronoms neutres. Ils ne sont, en aucune façon, impersonnels. Vincent Bizien qualifie ses œuvres de réalisme subjectif. Il ne reproduit pas les contours d’un modèle vivant au sein d’un monde ordonné : il contourne les lignes et rejoint les silhouettes en marge, là où en apparence ne règne que le chaos et où subsiste pourtant plus d’une once d’humanité. N’œuvre-il pas en ex-centrique celui « qui a situé le centre de tout hors de tous les cercles où pourrait subsister ce qu’on appelle un « centre » 3 ? L’excentricité traverse l’art depuis les vies d’artistes rédigées par Giorgio Vasari au milieu du XVIe siècle. L’historien de l’art Daniel Arasse la ramène à la surface peinte dans une étude magistrale des tableaux de Piero di Cosimo, artiste de la fin du Quattrocento. Il y discerne « une manière de ne pas entrer dans ce jeu des belles manières où l’effacement des passions autorise aussi toutes les trahisons, toutes les déceptions » 4. La politesse de la peinture, Vincent Bizien la fait voler en éclats. Il extrait le suc des états affectifs. Pourtant, ce n’est pas un spectacle de la cruauté, tel que le souhaitait Antonin Artaud du théâtre. Telle figure apparaît comme mélancolique, telle autre presque espiègle, telle encore égarée, voire grotesque, tragi-comique, et parfois franchement sinistre. Figures dotées d’excroissances, figures dissimulées sous les appendices, certaines restent suspendues, incertaines, tandis que d’autres, guerrières, hésitent sur le combat à livrer. La gestuelle est évacuée dans un détail à portée de doigt, à mi-chemin entre la mélancolie de l’homme au gant de Titien et les mitaines dans lesquelles Mickey et Minnie dissimulent leurs griffes pour se faire moins souris. Les sujets peints par Vincent Bizien se repaissent de cette collusion de références allusives : un tableau de Piero della Francesca, un film d’horreur, une chanson de Portishead… Entraînée dans le sillage poétique, sensible au moindre revers, l’œuvre porte le coup de grâce à notre monde qui ne cesse de chanceler.

1 Édition d’Emmanuel Naya, Delphine Reguig-Naya et Alexandre Tarrête, Folio classique, 2009.

2 Vincent Bizien, « A Wasteland in Occidence », Animal populaire, galerie Maïa Muller, 2015.

3 Alain Jouffroy, Piero di Cosimo ou la forêt sacrilège, Paris, Robert Laffont, 1982.

4 Daniel Arasse, « Piero di Cosimo, l’excentrique », Le sujet dans le tableau, Paris, Flammarion, 1997

Sarah Ligner

Conservatrice au Musée du Quai Branly –Jacques Chirac

Responsable de l’Unité Patrimoniale Mondialisation Historique et Contemporaine