FAIRE L’INDIEN SANS Y PERDRE DES PLUMES
Il existe en langue anglaise un terme très particulier, et qui n’a pas véritablement d’équivalent en français : « blank » ; on en trouve néanmoins la trace dans les expressions francophones « blanc-seing » ou « chèque en blanc ». Au sein du système médiatique passé et présent, perdure tout particulièrement ce principe de « blankitude » : être là, mais ne rien figurer de plus qu’une pure surface, qu’un pur écran tout à la fois opaque et transparent, et sur lequel d’autres vont pouvoir ainsi projeter leurs pouvoirs, leurs histoires, leurs désirs ou leurs fantasmes. Autrement dit : deux formes opposées mais complémentaires d’invisibilisation : l’effacement et/ou la surexposition.L’exposition actuelle à la galerie Maïa Muller d’Hassan Musa, artiste soudanais vivant en France, n’est pas étrangère à cette notion. Intitulée American Way of Life and Death – titre qui n’est pas sans rappeler la démarche d’un Andy Warhol ou d’un Richard Avedon –, il souhaite en effet montrer pour la première fois une suite de portraits de figures iconiques américaines dont l’image est devenue si célèbre et célébrée qu’elle a fini par oblitérer leur nature même d’être humain, voir la vie qu’ils/elles ont vécue au profit d’un storytelling écrit sur eux, à travers eux, mais sans eux. Andy Warhol ne professait-il pas : « La notoriété, c’est comme manger des cacahuètes : quand on commence on ne peut plus s’arrêter » ; les cueilleurs de gousses d’arachides apprécieront…L’artiste avoue lui-même : « Je me souviens que, quand j’étais enfant, j’aimais regarder des westerns. Un jour, j’ai entendu dire que “le seul bon Indien est un Indien mort”. Cela m’a choqué à l’époque, car j’aimais bien les Indiens, je les trouvais plus beaux que les cow-boys. Cela m’a aussi intrigué. J’ai découvert plus tard que même le président Roosevelt avait, à un moment donné, fait référence à cette phrase. Cette relation avec les Indiens (Amérindiens) m’a ouvert les yeux sur cette machine capitaliste qui écrase tout ce qui se trouve sur son passage, y compris les Américains d’origine européenne. En fait, si l’on inverse cette phrase en disant “UN BON AMÉRICAIN EST UN AMÉRICAIN MORT”, cela devient choquant, car on ne voit plus les Indiens, on voit les Américains d’origine européenne qui ont dominé l’Amérique. J’ai donc intitulé une série de portraits “UN BON AMÉRICAIN EST UN AMÉRICAIN MORT”. J’ai commencé par Lincoln, puis Martin Luther King, Malcolm X, John Kennedy, avant de représenter les chefs indiens qui ont combattu l’armée américaine. Un homme comme Geronimo, qui a passé sa vie à combattre l’armée américaine, a fini par trouver la mort dans des circonstances très tragiques. En effet, il avait été intégré à un spectacle de cirque américain intitulé “Wild West”. Dans ce spectacle, Geronimo jouait le rôle de l’Indien. Il était déguisé en “Indien” et jouait ce rôle. Ce faisant, il est devenu une figure allégorique de tous ces gens qui se sont opposés à la machine capitaliste du marché, mais qui ont fini par être écrasés par elle, d’une manière ou d’une autre. Soit tués par des balles comme Sitting Bull, soit simplement tués par la logique du marché. » Un paradoxe cynique qui n’est pas sans rappeler son hommage à Josephine Baker pour lequel l’artiste déconstruisait fil à fil les raisons pour laquelle Baker avait souhaité incarner sur scène une quasi caricature afin de mieux retourner celle-ci sur elle-même à la manière d’un gant/peau de banane sur lequel venait ensuite glisser le racisme de son public captif. Les nouvelles peintures sur tissus d’Hassan Musa s’attachent donc, sous une forme volontairement allégorique, à certains de ces « américains morts » pour que le capitalisme américain survive à lui-même, et continue, à lui seul, à produire cette « gloire », ce « triomphe » ou cette « grandeur » de l’Amérique. Et les tissus n’y ont jamais été si vifs et colorés, joyeux et chatoyants, à l’instar de bannières de parade. Pour ma part, elles ne sont pas sans me rappeler le « patchwork des noms » des morts du SIDA, pour lesquels on avait détourné la pratique populaire du « quilt » aux États-Unis, afin d’honorer, déjà, la mémoire d’autres « Américains morts » dans l’anonymat, la détresse et la précarité les plus absolus. Aussi, entre document et mise en représentation, devoir de justice et mémoire identitaire, les œuvres monumentales de l’artiste s’affirment-elles comme des célébrations placées sous le registre d’une effervescence de la vie versus une spectacularité de la mort. Comme l’affirme Richard Avedon : « Le moment où une émotion ou un fait est transformé en photographie, il cesse d’être un fait pour devenir une opinion. » Chez Hassan Musa le fait y devient, bien sûr, opinion mais, surtout, au cœur d’un monde obsédé par le contrôle des croyances, des comportements et des apparences – cette « blankitude » précédemment évoquée –, l’humain y retrouve allégrement son propre tissu de réel.« Truth, Justice, And A Better Tomorrow » était, en 1952 – soit en pleine Guerre froide –, le slogan des « Aventures de Superman ». Cet idéal de vérité et de justice me semble devoir être plus que présent à nos esprits aujourd’hui, sans que je puisse vraiment savoir si celui d’un « monde meilleur » est toujours efficient. Qu’importe ! Du moment que puissent advenir, au moins, des lendemains qui chantent.
Marc Donnadieu









