Donnant-donnant [à un c’est bien, à deux c’est mieux]
« You can croon to the moon by yourself
You can laugh like a loon by yourself
Spend the lot, go to pot on your own
There are lots of things that you can do alone
But it takes two to tango, two to tango
[…]
It takes two, takes two
Darling, it always takes two
And I’m with you[1] »
Takes Two to Tango, Al Hoffman & Dick Manning, 1952
Au début de l’année 2026, l’exposition Myself interrogeait le rapport à soi et à l’autre à travers une suite d’autoportraits se situant volontairement « dans cet écart vertigineux entre ce qui est représenté, ce qui est vu et ce qui est su[2]. » Près de neuf mois plus tard, dans le même espace de la galerie Maïa Muller à Paris, It Takes Two To Tango s’ouvre aujourd’hui sur des rapports duo/duels au cœur de la création artistique. Nietzsche dans son poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra[3], habilement sous-titré Un livre pour tous et pour personne, n’affirmait-il pas : « Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. […] « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. » Aussi les artistes réunis pour l’occasion semblent-ils s’écrier : accueillons donc ces expériences inconnues, incertaines ou imprudentes afin que nous puissions mettre – encore et toujours – des étoiles au monde ! Et cela littéralement chez Antonio Seguí ou Konrad Klapheck et leurs couples de danseurs ; allégoriquement chez Marc Ming Chan et ses paires de figures dominatrices ; ironiquement chez Gideon Kiefer et ses aphorismes sarcastiques ; charnellement chez Walter Pfeiffer et son jeu d’étreinte ; inéluctablement chez Pierre et Gilles et leur duo d’amants criminels… Car, au cœur de ce dévoilement dionysiaque du deux/d’eux, le « je » sens, ressens[4] et fait « sens » parce qu’il se dédouble ou se redouble pour, dans ou à travers une altérité autre et étrangement inquiétante, mais qui n’est le plus souvent que le reflet surprenant de soi-même : sa/son partenaire de danse autant que la danse elle-même. « On n’admire la danse de l’autre que si l’on est capable d’admirer le désir de l’autre[5]. » soulignait Georges Didi-Huberman.
Danser, c’est donc affirmer la/sa vie, ainsi que le clamait un iconique slogan des années SIDA : DANSER = VIVRE. L’accueillir en tant qu’avènement dans toute son immédiateté, en éprouver pleinement les sensations engendrées par l’énergie du mouvement sans l’anticiper, quasi sans le vouloir ou le décider, tel un sur-venir. Nietzsche encore : « Cette existence, telle que tu la mènes, et tu l’as menée jusqu’ici, il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse ; sans rien de nouveau ; tout au contraire ! […] Ah ! comme il faudrait que tu t’aimes toi-même et que tu aimes la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ![6] ».
Marc Donnadieu
[1] « Tu peux chanter à la lune tout seul / Tu peux rire comme un fou tout seul / Dépenser tout ton argent, te ruiner tout seul / Il y a plein de choses que tu peux faire tout seul / Mais il faut être deux pour danser le tango, deux pour danser le tango […] Il faut être deux, il faut être deux / Chérie, il faut toujours être deux / Et je suis avec toi » extrait de Takes Two to Tango, Al Hoffman et Dick Manning, 1952
[2] Nancy Spector, “Performing the body in the 1970s”, in Rrose is a Rrose is a Rrose: Gender Performance in Photography [catalogue de l’exposition éponyme], New York, Guggenheim Museum, 1997.
[3] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, § 5, 1885
[4] Cf. Deleuze Gilles et Guattari Félix, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
[5] Georges Didi-Huberman, Faire danser la pensée, 2020.
[6] Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, IV, § 341, 1882-1887









